Manger ses émotions

Avertissement :

Ceci est une retranscription d’un podcast présenté par Cyrielle Bedu et porté par Louie Media. Émotions, c’est LE podcast pour comprendre pourquoi vous ressentez ce que vous ressentez, et d’où viennent les émotions que vous éprouvez.

Parce que j’aime beaucoup cette émission, parce qu’elle me fait du bien et j’y apprends beaucoup. Je me permets de vous partager la version écrite sur ce blog. Tout le travail et le mérite revient à l’équipe de Louie Media.

Le lien vers le podcast audio de cet article est ici


Introduction : podcast Emotions de Louie Media

Est-ce qu’il vous est déjà arrivé, après une longue journée au travail, de vous sentir triste, frustré.e, en colère… D’être submergé.e par tout un tas d’émotions, dont vous ne saviez pas quoi faire… Et qu’à ce moment-là, votre premier réflexe ait été d’aller dans votre cuisine, d’ouvrir votre placard, d’en sortir un paquet de gâteau, de chips ou un gros tas de bonbons, et de les manger dans le seul but de vous sentir un peu mieux ? Ca a pu également vous arriver au cours d’une après-midi d’ennui chez vous, ou au contraire alors que vous débordiez de joie et que vous vouliez vous récompenser ?

On parle de “manger nos émotions” ou d’alimentation émotionnelle pour définir ce phénomène qui nous pousse parfois à nous alimenter alors que l’on n’a pas faim, dans l’unique but de nous apaiser quand nos émotions prennent le dessus.

Mais pourquoi fait-on cela ? Pourquoi est-ce que la nourriture peut devenir parfois, pour certaines personnes, le meilleur, voire l’unique moyen de trouver du réconfort ? Pourquoi sommes-nous si souvent à ces moments-là attirés par des aliments gras ? Et pourquoi associe-t-on autant dans nos imaginaires, le fait de “manger ses émotions” aux femmes ?

Pour répondre à ces questions, nous avons réuni la présentatrice d’Émotions Cyrielle Bedu, et Laurianne Melierre, du podcast “Manger” de Louie Media qui décortique tous les quinze jours nos habitudes alimentaires, pour faire un épisode un peu spécial, dans lequel elles tenteront de comprendre, entre deux craquages alimentaires, pourquoi on mange tous (plus ou moins) nos émotions.

Pour les aider, elles ont interrogé la psychologue spécialisée conduites alimentaires Brigitte Ballandras, et la neuroscientifique et endocrinologue spécialisée dans la nutrition Cécile Bétry.

Quand manger devient une obsession, une dépendance amenant à l’asphyxie …

Nos plaisirs coupables

Cyrielle et Laurianne travaillent toutes les deux chez Louie Media, elles parlent de leurs plaisirs coupables.

Quand on ouvre le placard de Laurianne, il y a plein de boîte de tailles différentes, hyper belles, dans un premier abord cela surprend. Un saucisson trône dans le frigo. Cyrielle a ramené une grosse boîte de Pringles, elle souvient qu’a une époque, le slogan de la marque : when you pop, you can’t stop. Elles en mangent toutes les deux…

Laurianne est allée à la rencontre de Brigitte Ballandras psychologue, psychothérapeute spécialisée dans les conduites alimentaires. En 2004, elle a fondé l’association « Affect et aliments » et a inventé le mot Alimental : la contraction d’alimentation et sentimental. Brigitte explique :

On dit qu’on mange nos émotions, parce qu’on n’est pas en mesure de les exprimer. On les avale, on les étouffe par le biais de la nourriture, mais elles ne sont pas dites, elles sont tues.

Brigitte Ballandras

Brigitte Ballandras, anime des ateliers psycho-thérapeutique, avec son association. Par groupe de 7 ou 8 personnes, ils y abordent les difficultés affectives et émotionnelles liés à l’alimentation.

Elle répond à la question : Quels sont les moments où on est le plus sensible face à la nourriture ? Est-ce qu’il y a des périodes de la vie durant lesquelles on est plus sensible au lien entre alimentation et émotion et donc plus sensible au fait de modifier notre conduite alimentaire ?

Oui : toutes les phases de transformation, de séparation, individuation, de passage :

  • La période de l’adolescence est une période de grande vulnérabilité
  • La période où on quitte son foyer
  • La période d’individuation (la majorité, quand on quitte ses parents)
  • La période de rencontre amoureuse
  • Les séparations affectives
  • Le mariage
  • La grossesse
  • Toutes les périodes de transition
  • La ménopause …

Ce sont des modifications à la fois physiologique et affective, où on passe d’un stade à un autre de maturité. Ce sont des deuils, des passages qui amènent des conflits, des douleurs et des joies. C’est à ce moment là que la béquille alimentaire, peut se mettre en place.

Seul (ou pas) la nourriture peut apparaitre la seule solution dans ces moments de transitions.

La nourriture peut parfois servir d’appui dans les périodes les moins stables de nos vies. Le passage à l’âge adulte, une rupture, un deuil. On se met à manger pour compenser. Du coup, est ce que ça marche vraiment ?

Oui, la nourriture peut servir de point d’appui pour aller mieux. Cela peut être une nourriture de réconfort. Il y a restauration au travers du plaisir lié à la prise alimentaire.

Mais la nourriture n’est pas notre seule source de plaisir. Pourquoi a t-on tendance à choisir spécifiquement la nourriture, pour faire passer une émotion négative ? Qu’est ce qu’apporte les friandises que n’apportent pas le sport, l’alcool, le chant, la danse … ?

Le choix de la nourriture est lié à une consistance, il y a un touché en bouche. Quand les capacités de réplétion * sont dépassées, il y a cette douleur au niveau des parois abdominales, c’est comme une contenance qui s’exprimerait dans quelque chose de concret, que le « moi » n’a pas les capacités de gérer au niveau émotionnel. C’est comme un ancrage dans le corps d’une sensation, qui permet de prendre appuie dessus pour aller mieux.

On réalise donc, que * si on se tourne vers la nourriture quand on ne va pas bien, c’est parce que notre estomac est un contenant et que quand il est plein notre corps et notre esprit ont la sensation de prendre appui, de s’ancrer dans le concret = sensation de réplétion. On comprend donc mieux pourquoi, quand les émotions nous dépassent, on se jette sur un pot de glace, mais surtout, qu’on le termine.

… mais on peut basculer aussi dans des conduites qui nous font du mal et qui nous détruisent quand c’est associé à un déplaisir, à une douleur. Lorsque les émotions sont trop fortes et que l’impulsivité alimentaire débordent des capacités de contenance, la restauration est détruite par cette force destructrice.

Si on regarde autour de nous, on mange tous nos émotions, à des degrés différents, propre a chacun, fluctuant selon la période de notre vie… Quand est ce qu’on peut dire que c’est sein ou c’est de l’ordre de la pathologie ?

Je pense que c’est sain, pour des personnes qui ont été bien nourries sur le plan affectif, dont on a valorisé l’expression de leurs émotions et qui sont à l’aise pour exprimer leurs ressentis, le partager et le communiquer.

Aprés ça devient embêtant pour les personnes qui n’ont pas eu les moyens d’exprimer leurs émotions et qui ont dû mettre en place des mécaniques de défense très importantes… où le corps a pris le relais en termes de cuirasse. Parfois les personnes s’apaisent un peu avec l’alimentation mais elles ont des émotions qui débordent de leur capacité de contenant tellement elles ont des sensibilités à leur environnement et aux autres. Elles vivent dans une souffrance importante, cela renvoi à des histoires affective avec un maternage qui a fait défaut, avec des carences dans l’enfance, voir des empiètements : des bébés, des petits enfants qui n’ont pas été respecté dans leur intégrité physique ou effective. Ces personnes vont s’équilibrer par le biais de l’alimentation.

Les conduites alimentaires sont des tentatives de guérison et de restauration par les personnes pour éviter des dépressions plus sévères.

Brigitte Ballandras

Ce qu’il faut retenir ici :

Manger ses émotions est assez commun certes, mais que ça peut aussi dériver vers des conduites pathologiques, avec de vrais troubles du comportement alimentaire. Cela se produit lorsque les émotions débordent, et que l’on n’arrive plus en les endiguer, à les contrôler.

Endiguer, sceau ….
Comment ça aucun rapport è_é

Pourquoi ça fait du bien de manger ses émotions

Cyrielle Bedue réagit : certaines personnes mangent sans avoir faim, de façon pathologique, parce qu’elles ont connus des défaillances affectives importantes. La nourriture est donc un moyen pour elles, le meilleur moyen pour gérer leurs émotions, de reprendre le contrôle. Seulement Cyrielle n’a pas l’impression d’appartenir à cette catégorie de gens malgré le fait qu’elle mange parfois de la charcuterie ou un paquet de chips par ennuie, par énervement.

Par exemple elle regarde une série ou lit un livre et elle se dit là maintenant il me faut des chips.

Elle est prête à s’habiller et sortir de chez elle pour aller acheter les chips chez l’épicier du coin. Elle a honte de raconter cela. C’est comme si l’épicier était son dealer. Elle se rappelle que dans son enfance, il y a toujours des trucs gras à grignoter à la maison. Sa mère en achetait tout le temps avec des boissons, au cas où quelqu’un passerait peut-être… Même si elle n’en mangeait pas tous les jours, des fois le dimanche, quand elle s’ennuyait, elle avalait un de ces trucs. Cela lui arrivait aussi après ses cours de gym, quand elle était agacée par sa prof.

Est-ce qu’à ces moments-là elle mangeait forcément pour combler un vide ? Où est ce que ça veut forcément dire qu’elle était dans un mal être profond ?

Grignoter n’est pas forcément signe d’une pathologie

Pour le savoir, Cyrielle est allée à Grenoble rencontrer Cécile Bétry, docteur en neuroscience et endocrinologue spécialisée en nutrition. Elle lui a expliqué pourquoi ça faisait du bien de manger ses émotions.

Il est possible de le faire sans que ce soit pathologique. Cette pratique est présente très tôt dans nos vies.

Si on reprend l’histoire de vie d’un être humain :

Quand il né, certes le bébé va manger quand il a faim et s’arrêter quand il n’a plus faim, mais déjà le fait de se nourrir ça attrait aux émotions. C’est un moment de partage qui va être agréable pour les parents, ou des personnes qui vont nourrir le bébé. Le bébé il va dés ces instant-là prendre du plaisir, car il y a du lien qui se créée. Dés le début de notre vie, le fait de manger fait appel à des émotions. Au fur et à mesure du temps, quand on grandit, le fait de manger, d’avoir des repas, contribue au côté social. (…) Heureusement qu’on a du plaisir à manger finalement.

Les gens qui n’ont plus de plaisir, j’ai dû en rencontrer parce qu’ils ont des problèmes de santé. Ces personnes qui n’ont plus de faim, plus d’envie de manger et du coup les moments des repas ne sont pas un moment agréable, et c’est très difficile de se nourrir dans ces conditions.

Quand on voit cette pathologie l’anorexie mentale, quand on ne mange pas et qu’il n’y a pas de plaisir, que c’est l’inverse : l’angoisse à l’idée de manger, ça conduit à des résultats très compliqués.

C’est normal en fait, que la nourriture et les émotions soient associés. On peut donc aisément comprendre pourquoi, quand on va moins bien, on a tendance à se rassurer, en mangeant des aliments qui font pour nous office de doudou.

Moi qui suis mangeuse émotionnelle et compulsive, je comprends mieux pourquoi je m’enroule dans des couvertures quand ça va pas ….

Pourquoi aime t-on autant le gras ?

Que ce soit quand on mange un bon plat qui nous rappelle celui que nous faisaient avec amour nos grands-parents, ou des chips qui nous remémorent les après-midis passés devant la télé à regarder des dessins animés dans l’appartement de notre enfance.

Mais qu’est ce qui se passe dans notre cerveau à ces moments-là ? Quand on mange ces aliments doudous qui – il faut se l’avouer – on souvent en commun d’être particulièrement gras. Pourquoi est ce que notre cerveau préfère ces aliments au brocoli ? Cécile Betry répond :

Il y a des circuits au niveau cérébral, qui vont être activé par le sucre et qui vont avoir un effet anxiolytique. Tout le monde ne va pas être sensible de la même façon à l’effet du sucre comme effet anxiolytique, mais il y a des personnes qui se sont construites avec ça et qui ont finalement trouvé ça pour calmer leur anxiété. Ce que je dis parfois à mes patients c’est que c’est peut être pas si mal d’avoir trouvé le sucre pour pouvoir calmer son anxiété parce qu’il vaut mieux de temps en temps aller manger quelque chose de sucré que de se droguer ou d’être vraiment très malheureux.

Morceau de bois de la taille d'un sucre qui porte un bonnet, qui marche dans la neige et qui souri
C’est vachement plus mignon un petit sucre qu’une canette de 8.6 non ? (source)

Le sucré est quelque chose qui a été identifié assez tôt dans les recherches en neuroscience. Il y a étude assez célèbre où on met des rats en face d’un choix : cocaïne ou sucre. Le résultat est que les rats préfèrent avoir du sucre car l’effet cérébral est encore plus intéressant que l’effet de la cocaïne.

Plus ça va plus on se rend compte qu’il y a d’autres aliments qui ont des effets cérébraux. Notre cerveau est capable de sentir tout ce qu’on mange, par la digestion, le passage des aliments dans notre sang et les signaux qui vont lui être envoyé et notamment sur des éléments gras, on a pu mettre en évidence, qu’ils ont un effet de plaisir. À ma connaissance, ça a surtout été mis en évidence sur le gras, sur le sucré, je ne suis pas sûre que sur les aliments salé s’il y ait aussi cet effet (c’est surtout l’aspect gras qui va jouer).

Dans le circuit de l’alimentation, il y a deux parts :

  • Homéostatique = le fait de se nourrir pour satisfaire ses besoins nutritionnels (apports caloriques et protéines)
  • Hédonique d’alimentation (manger ses émotions) = qui est une part nécessaire

Si ce circuit se dérégule, il peut s’agir des aliments gras et sucré.

Autre hypothèse : l’épidémie d’obésité est attrait au fait qu’aujourd’hui on est finalement souvent confronté a des aliments avec une densité calorique trés riche qui n’existait pas auparavant, c’est quelque chose de récent. Intuitivement on peut se dire qu’on est câblé pour aller vers ces aliments-là En effet, quand on était à un moment où il fallait courir pour aller récupérer sa nourriture, on avait intérêt à aller vers des aliments qui avaient la meilleure densité énergétique pour économiser son énergie. C’est vrai qu’aujourd’hui on a un corps et des gênes qui ont été sélectionné dans ce but : avoir le meilleur rapport travail/dépense pour aller chercher l’aliment et apport énergétique. Aujourd’hui c’est l’inverse, on a une génétique qui n’est pas adaptée à cela. Du coup c’est une zone qui va nous pousser à aller chercher des aliments gras et sucré, probablement parce que d’un point de vue évolutionniste, c’était un besoin pour la survie de l’espèce : des personnes qui étaient capables d’aller chercher ces aliments gras et sucré parce que cela leur apportait plus de plaisir, ont été les personnes qui ont été sélectionnées, alors que manger des haricots vers qui n’apportaient pas beaucoup de calories. D’un point de vue évolutionniste c’était pas trés intéressant car cela demandait beaucoup d’énergie pour des apports caloriques faibles.

Pour résumer :

Pour garantir notre survie, notre cerveau a tendance à nous pousser vers des aliments plutôt gras, avec un apport énergétique important. Si on met la sale envie qu’on peut parfois avoir, de calmer nos émotions avec des plats qui nous rappellent des moments doux de notre vie, on peut donc tout à fait comprendre que beaucoup de gens – dont Cyrielle – soient tentés de manger leurs émotions.

Mais qu’en est-il des autres ? Ceux en bonne santé physique et mentale, qui n’ont plus envie de manger quand ils n’ont plus faim ? Même quand ils sont tristes ou qu’ils s’ennuient ? Qui sont ces gens qui ont l’air de ne pas manger leurs émotions ?


Ceux et celles qui ne mangent pas leurs émotions

Quelqu’un qui est capable de manger quand il a faim et de s’arrêter de manger quand il a la satiété, ne veut pas dire qu’il n’a pas d’émotions quand il mange. Ça veut juste dire que quand il a la sensation de satiété, manger ne lui apporte plus de plaisir.

Il y a une expérience intéressante qu’on peut avoir en imagerie avec des IRM : on avait fait manger à des sujets de poids normaux et des sujets qui avaient une obésité, un aliment qui était dense en calorie et qui apporte du plaisir (comme un milkshake par exemple) :

  • On a vu que chez les sujets qui avaient un poids normal, quand on leur donnait un milkshake et qu’on leur en donnait un autre après, l’IRM indiquait que dans leur cerveau cela n’avait pas activé l’hormone du plaisir
  • Les sujets en obésité, ces zones vont être activés mais de manière moindre, ils vont avoir moins de plaisir à manger et du coup ils vont continuer à manger pour essayer d’avoir ce degré de plaisir
À table il y aura toujours quelqu’un pour terminer le plat, soit par gourmandise, pour pas gâcher …. 😉

Finalement il ne faut pas avoir l’idée que des personnes qui ont un comportement alimentaire « normal » n’ont pas de plaisir en mangeant. C’est juste que dans leur cerveau, le système n’a pas été perturbé par tout un tas de raisons *, et du coup les signaux qu’ils envoient les aident à stabiliser, à avoir un poids stable car ils savent s’arrêter de manger quand ils n’ont plus faim.

* Ces tas de raisons :

  • Il peut y avoir des raisons sociales (quand on dit un enfant tu ne quitteras pas la table tant que tu n’auras pas fini de manger ton assiette, il va s’habituer à dépasser sa satiété, à plus être à l’écoute de ses sensations alimentaires.
  • Le fait de faire des régimes restrictifs, ça va brouiller les cartes. Quelqu’un qui fait un régime, va être en difficulté pour être à l’écoute de ses sensations alimentaires. Il a déconnecté sa faim et sa satiété pour être dans quelque chose de plus cognitif, qui fait lien à l’intelligence, où il va se dire : Ok, aujourd’hui je dois manger 400 calories, là je vois que c’est noté 1000 mais dans mon régime il y a écrit que je dois faire ça, ça et ça. Il va complément sortir de ses sensations alimentaires, et un régime n’est pas tenable sur la durée. Le moment où on arrête le régime, on n’est complétement perdu.

Notre cerveau peut donc être brouillé par tout un tas de comportements sociaux qui nous empêchent de savoir si lorsqu’on continue de manger, on le fait parce qu’on a faim ou par pure gourmandise. Quoi qu’il en soit le fait de manger quand on n’a pas faim, mène un profond sentiment de culpabilité : on a mangé plus par envie, que par besoin. Pour de multiples raisons, le Docteur Cecile Betry, nous invite pourtant à dédramatiser :

C’est pas tant que la culpabilité qui va nous faire grossir, mais c’est le fait que quand on est dans la culpabilité, on va beaucoup moins être à l’écoute de sa faim, de sa satiété.

On va avoir tendance à avoir des compulsions alimentaires et après culpabiliser encore plus, donc se restreindre. Quand on se restreint, notre corps déteste cela, car lui a besoin de calories et de nutriments en permanence, donc s’il n’en a pas, il va envoyer des messages trés forts au cerveau, pour lui dire : non mais là, il va falloir aller chercher de la nourriture ! Du coup on va plus pouvoir tenir parce qu’on ne peut pas se tenir sur de la restriction sur le long terme, parce qu‘on meurt si on arrête de manger. Il y a plein de signaux qui sont très forts au niveau du cerveau pour nous faire manger, et puis à ce moment là on va manger de manière trop importante par rapport à sa faim parce qu’on a été en restriction pendant un moment. Ça c’est quelque chose qu’on peut voir sur quelque jours : je me restreins, je craque, je me restreins, je craque …. Ou à l’échelle d’une vie avec les périodes de régimes et les moments ou on se remet à manger, mais pour rappel les régimes ça n’est pas tenable.


On se rend bien compte ici avec la docteur en neuroscience Cécile Betry, que plusieurs mécanismes se mettent en route pour contrer une pulsion alimentaire liée à une émotion :

  • On va d’abord la refouler, donc souffrir
  • Puis craquer et se culpabiliser donc souffrir

Alors qu’un rapport plus apaisé à nos émotions, nous permettrait de grignoter de temps en temps, en évitant les restrictions trop extrêmes et donc des craquages trop extrêmes eux aussi.


L’influence des médias sur la compulsivité et le choix de la nourriture

On retrouve Cyrielle et Laurianne qui discutent de la réalisation de ce podcast. Elles évoquent une scène venant du film de Bridget Jones, où elle est en dépression. Laurianne raconte que ce film l’a introduite aux glaces ben&Jerry’s, elle ne connaissait vraiment pas les crèmes glacées.  » Il y a eu un shift dans ma vie avec ce film  » raconte t-elle.

Scène du film Bridget Jones (en anglais) :
 » You have absolutely no messages. Not a single one. Not even from your mother. « 

Les comportements que l’héroïne adopte dans le film, ne sont pas anodins. Ils donnent l’impression que pour aller mieux, la nourriture est un passage incontournable. Laurianne a donc demandé au docteur Ballandras, si ce type de comportement trés ancré dans la pop culture, pouvait nous influencer dans la vraie vie. La réponse est oui 🙂

Cyrielle témoigne : Moi qui suis de la génération 90s, je n’ai pas vu un seul film ou série dans lequel les jeunes femmes (souvent) se consolent en mangeant compulsivement de la glace ou du gâteau au chocolat le jour ou elles se font larguer. Est-ce que de voir ce type de représentation, même si elles sont caricaturales, influent ensuite sur notre manière de gérer nos émotions et nos prises alimentaires ?

Ça a une influence sur les stéréotypes de genre, qui sont associés culturellement à nos conduites. Oui, cela peut avoir une influence :

En se disant qu’on peut imiter, que c’est autorisé, que c’est ce qui est attendu …. Je pense que les médias ont une influence sur les comportements.

Ce que nous dit le Dr Ballandras, c’est non seulement les films, séries, émissions de TV ou articles de presse nous influencent, mais qu’ils ont aussi tendance à genrer nos conduites alimentaires. C’est notamment parce qu’on voit des Bridget Jones s’enfiler des glaces en pleurant, qu’en tant que femme, on va être plus tenté de les imiter en se disant que c’est socialement autorisé, puisqu’on la voit faire à la TV. Ça va même plus loin: c’est aussi pour ça, qu’on a tendance à croire que les femmes – quand elles craquent – se jettent majoritairement sur tout ce qui est sucré (glace, bonbon, gâteau), car on voit rarement des femmes se jeter sur des steaks frites, des carpaccios de bœuf et du fromage. Quand c’est le cas il s’agit de productions plutôt récentes, souvent féministes, qui cherchent à montrer la réalité, plutôt qu’idéaliser ce que devrait être une femme.

Il y a comme une dichotomie entre sucré / salé, on a mis les femmes vers le sucré et les hommes vers le salé, comme si les aliments carnés ou les aliments pimentés … tout ce qui concerne le salé étaient du côté des hommes et le sucre du côté des femmes.

Dans la série Friend’s, il y a un personnage qui mange du salé tout le temps, c’est Joé. Il mangeait tout le temps des pizzas ou avait des sandwichs cachés dans la douche …

La vidéo est un peu longue mais ça vous donne un aperçu de la série
et des gros stéréotypes associés au côté  » gourmand salé de Joey)

Depuis longtemps, il y a des travaux d’historiens sur ces questions. Au niveau des friandises chez les femmes associées aux douceurs de l’enfance et à la place des femmes dans la société. Après, c’est beaucoup plus compliqué que ça, le monde ne se divise pas en deux au niveau des goûts, on oublie l’acide, l’amer, d’autres saveurs … le gras aussi (l’onctueux, le croquant du gras…). Il y a une complexité du gout et notre bisexualité psychique font qu’on peut être sucré/salé. Il y a des femmes qui sont plutôt salé, des hommes plutôt sucré … ça dépend de notre expérience alimentaire dans la petite enfance. Les gouts évoluent avec le temps, en fonction de l’âge. En fonction de ce qu’on mange, on va avoir des seuils de perception différentes des saveurs. Notre profil gustatif va évoluer selon nos expériences gustatives et nos découvertes.

Avec ce que dit Brigitte Ballandras, on comprend que les représentations trés genrés que l’on voit dans les films : des femmes qui mangent sucré pour faire passer leur chagrin, sont des caricatures et qu’il s’agit d’une vision elle aussi genrée de la société. Si on a été abreuvé de ce type de représentation dans les 90s et 2000, c’est aussi parce que c’était le boom des comédies romantiques dans lesquelles on voyait des femmes – souvent – essayées de gérer tant bien que mal leurs émotions.


Quel est le lien entre nourriture, émotions et Femmes ?

Laurianne a donc voulu comprendre pourquoi on faisait si facilement le rapprochement entre les femmes, les émotions et la nourriture ?

Selon Brigitte, c’est en grande partie influencé par la place qu’on assigne aux femmes dans la société, à savoir : la cuisine.

C’est donc lié à la place des femmes dans la société où souvent les femmes sont ramenées à la maison, autour du foyer, dans des activités de cuisinière ou de ménagère, où le frigo n’est pas loin. Alors qu’au niveau des garçons, dans les modes d’éducation, on est plus sur des activités sportives, une expression plus sur l’extérieur de leur agressivité. Cela pourrait expliquer une part du retournement de l’agressivité des femmes sur leur propre corps.

Le corps des femmes a toujours été associé à l’aspect nutritionnel : faire naitre un autre être à l’intérieur de nous, la place de l’allaitement, du sein des femmes, de la place du maternage … savoir comment devient-on femme, comment devient-on mère … Ce sont des questions fondamentales … sur la place du corps aussi ^^ On ne peut pas répondre aussi simplement à cette question. Il y a une fréquence des conduites alimentaires chez les femmes, qui est genré du fait de l’importance de la pression sur leur corps mais les hommes aussi peuvent être gloutons, peuvent avoir des difficultés avec leurs comportements alimentaire, sauf qu’on en parle moins, ils en parlent moins, ils l’expriment moins, mais il faudrait s’y intéresser aussi.

Je pense que c’est une dimension culturelle de la place des émotions chez les hommes où c’est beaucoup moins accepté qu’ils puissent les exprimer. Ils vont avoir beaucoup plus de mal à reconnaitre une souffrance associée à leur problème alimentaire et à pouvoir accepter d’en témoigner. Ils vont avoir des addictions autres, qui sont plus valorisés chez eux culturellement. Les femmes vont vers ces addictions aussi, je pense à la cigarette, l’alcool …

Illustrations provenant du Tumblr de l’illustratrice Cécile Dormeau :

https://cecile-dormeau.tumblr.com/

Si les femmes parlent plus facilement de la nourriture qu’elles mangent pour gérer leurs émotions, c’est qu’il est socialement mieux accepté pour elle de le faire. À titre d’exemple, les ateliers groupes de paroles qu’organise Brigitte Ballandras au sein de son association Affect & Aliments, sont presque tous constitués de femmes.

Nos gouts, plus que notre genre, ont donc une influence sur ce que l’on va manger en cas de crise émotionnelles. Cyrielle et Laurianne préfèrent largement le salé au sucré (saucisson, fromage, rillettes, chips …). Laurianne se demande quel rôle joue le marketing dans nos pulsions alimentaires ? Comment se fait-il que l’on se tourne souvent vers des aliments très caloriques et très « marketé » : les chips, les barres chocolatées, les sodas, tout un tas de produits qui n’existaient pas vraiment avant l’aire industrielle, et donc la publicité.


Le rôle du marketing sur nos pulsions alimentaires

Il ne faut pas négliger les propositions du marketing qui, tous les jours, fabriquent des nouveaux produits, cette proposition alimentaire va aussi influer les consommations des mangeurs.

Comment le marketing réussi t-il à nous faire croire, que manger tel produit va nous rendre plus heureux ?

Ils réussissent à travers le nom qu’ils donnent à certains produits, le choix des couleurs … ils font tout un travail en fait, qui ont une influence sur nos comportements. Ils sont trés forts en psychologie. Ils ont souvent une avance sur les consommateurs et même sur les experts. Ils réussissent à faire croire à la magie du produit et à l’importance de leur consommation.

Cyrielle et Laurianne discute : La crème glacé, c’est américain. En France, on mange des glaces, mais le pot de crème glacé (à la Bridget Jones) ?! Même nos pots de crème glacés, à l’ancienne, c’est le format La Laitière, pas du tout sexy, pas du tout un pot ! Avant que le Starbucks n’arrive, le café n’était pas « instagramable » ! Le pot de glace, avant tu ne pouvais pas rentrer les grosses cuillères pour faire les boules rondes, c’était juste pour mettre une cuillière à café. J’ai l’impression via les séries, que c’est rentré dans mon imaginaire, je n’étais pas trés sucré, c’est vraiment en voyant ces séries, en voyant ces ados se goinfrer de ces trucs là quand ils allaient mal, que je me disais  » en fait c’est normal, ça fait parti de la routine de la fille dépressive », alors qu’en fait pas forcément.

A Brigitte B. d’ajouter : C’est comme ça qu’on se retrouve avec – par exemple – La Ricoré où on associe ça à un petit déjeuner heureux, en famille, tout le monde sourie, spontanéité. On associe des valeurs familiale à un produit qui est juste une sorte de poudre qu’on rajoute dans son lait ... Il y a plein de conception de produit avec des associations d’idées, d’émotions, de joie, de convivialité, d’harmonie … C’est un idéal qui est proposé et que l’on trouverait à l’extérieur de soi ce qui nous rendrait heureux à partir d’un nouvel objet de consommation.

Avec le marketing et la publicité, on va avoir tendance à associer certains produits alimentaires à des émotions positives.

La Ricoré, c’est la famille, les Chocapics c’est l’enfant, l’énergie …

Ce sont justement ces émotions positives que l’on va essayer de retrouver en les consommant.

Laurianne a longtemps ressenti cette ambivalence avec les céréales du petit déjeuner qu’elle avait tendance à manger sans pouvoir s’arrêter quand elle était étudiante. Factuellement, je savais que ce n’étais pas bon pour la santé, que c’était du gluten et du sucre, sauf que mes Chocos, Cherrios et autre Cocopops, elle les mangeait quand elle était petite aussi, et que pendant des années, elle lisait derrière la boîte, des aventures, fait des jeux, découper des cartes qui lui apprenaient des choses … Résultat, quand elle se gavait de céréales, elle se sentait coupable mais pas trop car pour elle, des Miel pops, c’était profondément associé à des souvenirs et des émotions positives.

La pub de ce jambon est également un bon exemple d’ancrage émotionnel (vous entendez la musique là non ?)

Pour terminer :

Existe t-il des astuces pour éviter justement que s’établisse cette connection entre nos émotions et ce qu’on mange. Brigitte B. répond :

Il faut réussir à faire une pause. On perçoit ses sensations corporelles. Faire une pause et être attentif à soi même, c’est un travail de longue haleine, d’être une bonne mère pour soi, c’est parfois compliqué. L’astuce est de respirer un bon coup … et d’accepter de percevoir une douleur affective, pour cela effectivement, il faut qu’elle ne soit pas trop forte pour pouvoir l’accueillir, ou sinon l’exprimer sur une feuille de papier, téléphoner à une bonne amie, accepter d’accueillir l’émotion.

Je pense que quelqu’un qui a un poids stable (ndlr : je ne sais pas qui parle à ce moment là je crois que c’est la neuroscientifique) et qui finalement à un certain équilibre comme ça c’est peut être pas si problématique.

Quelqu’un pour qui ça a un problème parce qu’il a une prise de poids continu, parce qu’il y a un mal être, parce que s’engendre un mal être d’utiliser la nourriture pour calmer des émotions négatives, ça peut se travailler avec des diététiciennes comportementaliste qui sont formées justement au travail sur les sensations alimentaires.

L’idée c’est de pouvoir mettre des mots parce que souvent quand déjà on est conscient que par moment on mange sans faim, mais on mange pour calmer ses émotions, en général, on a déjà une grosse partie du problème qui est réglé. La difficulté c’est quand on n’a pas encore été capable de mettre des mots dessus et la c’est le médecin qui va réagir et qui va chercher à comprendre : qu’est ce qui fait manger le patient.

Grignoter est une sorte de soupape, il n’y a pas de quoi culpabiliser. La fameuse béquille de Brigitte B., cela peut aider. Si ça influence négativement la santé, il n’y a pas de quoi se priver, c’est un peu le cerveau qui contrôle tout, après tout. Cyrielle et Laurianne raconte qu’elles se trouvent des astuces pour ne pas se jeter sur le saucisson entier : acheter des petits paquets de chips, s’arrêter au virage de la saucisse sèche …

Ma conclusion personnelle :

Pour mon cas ce podcast m’a appris à déculpabiliser et m’apprends que c’est primordial d’observer ce qu’il se passe en moi quand je ressens le besoin de grignoter.

Les astuces de Cyrielle et Laurianne en revanche, ne suffisent absolument pas. Pour ma part si je ne bannis pas les gestes faciles qui permettent d’accéder à des chips ou des gâteaux, je craque automatiquement. Par exemple :

  • Plonger sa main dans un sachet
  • Dépiauter du carton pour accéder à du chocolat
  • Des aliments « déjà tout prêt à être mangé », qui ne demandent aucune préparation

Je suis une thérapie qui m’a aidé à identifier les éléments déclencheurs :

  • Quand je suis seule
  • Une peur ou une joie m’assaille
  • Envie d’immédiateté (je dois calmer ma peur ou célébrer ma joie, là tout de suite)
  • Besoin de liberté

Cela ne suffit pas je ne vous le cache pas. Le confinement m’amène à être plus sélective dans mes courses alimentaires donc j’évite de m’acheter des snacks mais je développe des compétences de pâtissière que j’ignorais.


Vous pouvez retrouver la page de cette émission sur le site de Louie Media ou l’écouter à partir d’ici :

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